|
L |
es personnages de Faust
et de Don Juan sont ré-explorés régulièrement
par la littérature et le théâtre parce qu'ils incarnent des mythes fondamentaux
de la pensée occidentale. Tous deux se renvoient dans le miroir leur image de séducteurs
qui ne reculent devant rien pour satisfaire un ego démesuré, suscitant des passions qu'ils ne méritent pas.
En
préférant l'enfer au salut de leur âme, ils acceptent et valorisent une
culpabilité latente: voué au péché originel, l'homme naît coupable et ne
peut échapper ni à la faute
(
la Faust ? ), ni au châtiment promis et mérité.
Et
puisque les chances d'échapper à la damnation sont infimes, les conduites
existentielles sont restreintes : il faut choisir entre transiger petitement
avec le péché, ou au contraire appuyer sa vie sur les contre-valeurs du
mensonge et de l'orgueil.
Les
auteurs de Fosto ont choisi de traiter le drame Faustien sous la forme d'une
comédie burlesque et grinçante,
camouflant derrière le masque de la dérision la profondeur du sujet.
Présenté sous les traits d'un naïf à l'instant de
signer le fameux pacte, Fosto est devenu
quarante ans plus tard un artiste mégalomane auréolé d'une gloire dont
il sait qu'elle n'est pas due qu'à son talent.
Il a assumé sa tricherie
jusqu'au dernier moment, mais on comprend
qu'il a compté secrètement, après
chaque salve d'applaudissements, les minutes qui le séparaient de la scène
finale.
Pour ses adieux, il vient saluer une dernière fois, sans
regrets ni remords, le seul public qui
lui importe encore, composé pourtant de faux amis, d'une famille qui l'exploite
et de valets dociles.
Enfin, il va pouvoir dire
la vérité sur Fosto. Mais est-il enfin
sincère ou continue t'il à mentir ?
Derrière la provocation
et le cabotinage, son angoisse transparaît :"qu'est ce que je viens encore
de signer ? ", question qu'il se pose à plusieurs reprises, en dit long
sur sa réelle sérénité.
Ce
qui sauve son personnage du total cynisme est qu'il veut partir en véritable artiste, échappant un instant à la malédiction par la mise en scène de sa
propre disparition.
Pour mieux
souligner sa démarche, il la double de l'artifice du " théâtre dans le
théâtre", et laisse à ses domestiques le soin d'expliquer comment
Fosto est né, se réservant celui de dire comment il va s’en aller. Tentative
de justification ou ultime mortification ?
Mais
sa référence évidente n'est pas Sinatra, ses amours et ses maffieux, mais bien
Molière mourant sur la scène en interprétant sa propre pièce. Les allusions
foisonnent : Don Juan, puis Tartuffe,
autre menteur emblématique qui tarde à apparaître en scène, puis le
Malade Imaginaire expliquant aux
incrédules qu'il est gravement atteint. Quant aux saynètes du troisième acte,
elles renvoient, bien sûr, au
traitement salvateur infligé au Bourgeois Gentilhomme pour le guérir de sa
prétention.
Une lecture philosophique de cette farce
expliquerait sans doute que Fosto accomplit
par le simulacre de sa mort un véritable chemin initiatique, qui
doit permettre à sa vraie personnalité
de renaître après avoir rencontré la souffrance du corps avec les médecins, la peur de la mort avec les
croque-morts, la perte des biens matériels avec le notaire et celle de l'espérance
même avec le prêtre.
Seule Marguerite, nullement dupe de serments dont il
n'attend même pas qu'ils sonnent juste, réussit quelques instants à rompre le
cercle dans lequel il s'est lui-même enfermé.
Mais, incorrigible orgueilleux poursuivi par son obsession
de la punition, Fosto qui n'a finalement rien compris, n'échappera pas à son
destin.
La fin de la pièce est-elle une ultime pirouette, une conclusion amère, ou le simple constat qu’on ne gagne jamais à narguer plus fort que soi ? C’est au spectateur qu’il appartient de jeter à Fosto la première pierre…